
Très vite, l’argument européen est brandi. Règlements sanitaires, protocoles vétérinaires, normes de biosécurité : Bruxelles devient le paravent idéal. Mais l’Europe ne déploie ni blindés ni hélicoptères. Elle édicte des cadres, parfois lourds, souvent technocratiques, mais leur application relève intégralement des États membres. L’Union européenne n’ordonne pas le recours à la force armée sur une exploitation agricole française. Elle n’en a ni la compétence, ni les moyens, ni même la doctrine.
Invoquer l’Europe, ici, relève donc de la défausse politique. Une manière bien pratique de diluer les responsabilités et d’éviter de nommer les vrais décideurs.
La réalité est plus dérangeante. Ces mesures sont françaises, décidées en France, par l’appareil d’État. Les décisions sanitaires relèvent du ministère de l’Agriculture, relayées localement par les services vétérinaires de l’État. Mais le choix de transformer une opération sanitaire en démonstration de force sécuritaire appartient au pouvoir exécutif territorial : la préfecture, sous l’autorité directe du gouvernement.
Le préfet n’est pas un acteur neutre. Il est le représentant du gouvernement dans le département. Lorsqu’il mobilise blindés, hélicoptère et effectifs massifs, il le fait dans un cadre politique précis, avec l’aval d’une doctrine nationale. Ce n’est pas un excès isolé, c’est l’application zélée d’une ligne : celle d’un État qui préfère surjouer l’autorité là où il ne risque rien.
Rien, strictement rien, dans la gestion d’une maladie animale, n’impose un tel déploiement militaire. Le sanitaire sert ici de justification, mais la réponse relève du maintien de l’ordre. On ne protège pas la santé publique avec des blindés, on intimide. On ne rassure pas un éleveur avec un hélicoptère au-dessus de sa tête, on l’écrase symboliquement.
Ce choix n’est pas technique, il est politique. Il traduit une vision verticale, autoritaire, où la contrainte remplace le dialogue, et où la force devient un outil de gouvernance ordinaire, à condition que la cible soit socialement et médiatiquement faible.
La question devient alors implacable : pourquoi un tel arsenal dans une ferme isolée, quand des quartiers entiers connaissent des violences répétées sans réponse comparable ? Pourquoi cette capacité de mobilisation spectaculaire disparaît-elle dès que le terrain devient urbain, dense, politiquement inflammable ?
La réponse est évidente et dérangeante. Dans la campagne, l’État commande sans risque. Dans les banlieues, il calcule, temporise, recule. L’agriculteur ne brûle pas les écoles, ne pille pas les commerces, ne met pas le feu aux mairies. Il subit. Alors on peut se permettre d’être fort avec lui.
Ni l’Europe, ni une nécessité sanitaire absolue n’expliquent ce qui s’est passé en Ariège. Ce dispositif est le produit direct d’un choix gouvernemental, assumé localement par la préfecture, dans un climat où l’autorité réelle se délite ailleurs. C’est un aveu, presque une confession : l’État sait encore impressionner, mais seulement contre ceux qui ne résisteront pas.
En répondant à la question de la responsabilité, on met au jour une vérité plus grave encore que la disproportion : cette démonstration de force n’est pas une exception. Elle est le symptôme d’un pouvoir qui a renoncé au courage politique et qui compense par l’intimidation ciblée. Et ce renoncement, lui, ne vient ni de Bruxelles ni du hasard. Il vient du sommet.