
Depuis bientôt une décennie, le macronisme cultive un rapport à l’autorité singulièrement asymétrique. Là où d’autres gouvernements essayaient au moins de maintenir une cohérence sécuritaire, celui-ci joue à front renversé. Il sait faire preuve d’une brutalité froide quand il s’agit de contester des agriculteurs, d’intimider des artisans, de verbaliser des automobilistes ou de rappeler à l’ordre une France rurale pourtant pacifique. Mais il devient un pouvoir hésitant, presque tétanisé, dès que l’on s’approche des sujets où la force de l’État devrait s’exercer sans trembler : criminalité organisée, points de deal, violences urbaines, bandes structurées, réseaux mafieux.
Il y a là une incohérence que les Français ressentent au quotidien. Comment expliquer que des centaines de gendarmes soient disponibles pour encercler une ferme… quand, dans le même temps, l’État se dit “débordé” face à la multiplication des fusillades nocturnes ? Comment justifier une intervention écrasante en pleine campagne alors que certaines zones urbaines sont laissées à la merci de groupes criminels qui opèrent presque à visage découvert ?
Le contraste est tel qu’il n’est plus possible de le mettre sur le compte du hasard. Le macronisme choisit ses terrains d’autorité. Il exerce la force là où la résistance est faible, où le risque de débordement est quasi nul, où la population – laborieuse, enracinée, attachée à ses valeurs – ne répond que par l’indignation et non par la violence. Ce qui se joue, ce n’est pas seulement une opération de gendarmerie, mais une stratégie qui consiste à s’attaquer à ceux qui n’ont pas les moyens de rendre coup pour coup.
Face à la criminalité urbaine, à des réseaux mafieux capables de riposter, l’État semble se recroqueviller dans la prudence administrative et la communication ministérielle. Face à des éleveurs à bout de nerfs, il déploie une force écrasante pour rappeler qui commande. La hiérarchie des priorités sécuritaires s’en trouve dramatiquement inversée : la fermeté se montre là où elle est la moins nécessaire, et disparaît là où elle est cruciale.
Cette intervention en Ariège n’est pas un épisode isolé. Elle s’inscrit dans une relation de plus en plus crispée entre la France rurale et un pouvoir qui, depuis Paris, donne le sentiment de considérer les territoires comme des zones à discipliner plutôt qu’à soutenir. Le monde agricole, pourtant pilier historique de l’identité française, apparaît désormais comme un corps intermédiaire suspect, rétif, récalcitrant, qu’il faudrait mettre au pas lorsqu’il exprime son désaccord.
Ce glissement est lourd de sens. Lorsqu’un gouvernement utilise l’appareil sécuritaire pour affirmer son autorité contre des citoyens qui travaillent, nourrissent le pays et incarnent sa continuité territoriale, il ne fait pas seulement preuve de mépris ; il signe une rupture. Le message est clair : l’État ne vous protège plus d’abord, il vous encadre.
Le fossé se creuse. La France qui produit, qui nourrit, qui entretient ses paysages, ne reconnaît plus un État qui semble obsédé par le contrôle plutôt que par la protection. Et tant que l’exécutif réservera ses démonstrations de force à la France des champs tout en se montrant démuni face à ceux qui défient réellement l’ordre républicain, cette fracture deviendra abyssale.
La cohésion nationale ne se rétablit pas avec des colonnes de gendarmes envoyées contre des citoyens pacifiques. Elle se rétablit par une autorité juste, cohérente, égale pour tous. Ce n’est pas la France rurale qui met la République en danger aujourd’hui. C’est le renoncement de l’État là où la criminalité, elle, ne renonce jamais.