
Sous couvert de protéger la santé publique, ce type de législation marque une nouvelle avancée de l’État dans la régulation des comportements privés. On ne parle plus ici d’interdire de fumer dans un restaurant ou un lieu clos – ce qui est logique dans un espace partagé confiné – mais bien de bannir toute consommation de tabac en extérieur, même dans des lieux naturels ouverts comme les plages ou les forêts.
En d’autres termes, il ne s’agit plus seulement de protéger les non-fumeurs du tabagisme passif, mais d’imposer un modèle comportemental "idéal" à tous, fumeurs inclus, quel que soit le contexte. Cela s’inscrit dans une tendance plus large, celle d’une société hygiéniste où toute pratique jugée nocive ou "non vertueuse" est progressivement criminalisée, réglementée ou marginalisée.
La santé publique est devenue l’argument-massue par excellence. Mais à force de l’invoquer pour justifier chaque restriction, on oublie que la liberté est aussi un pilier fondamental de notre société. Oui, fumer est nocif. Mais faut-il pour autant traquer les fumeurs jusque sur les plages, dans les squares ou en randonnée ? Doit-on infantiliser les citoyens sous prétexte qu’ils ne font pas les « bons choix » ?
Le message implicite est clair : le bon citoyen est celui qui ne fume pas, ne boit pas, fait du sport, mange bio, dort huit heures et ne dérange personne. On glisse insidieusement vers une morale d’État, une sorte de puritanisme sanitaire qui légitime l’exclusion de ceux qui ne s’y conforment pas.
Cette nouvelle mesure n’est pas une simple réglementation : c’est un tournant symbolique. On commence par interdire la cigarette, mais demain ? L’alcool dans les parcs ? Le sucre dans la rue ? Le port de vêtements jugés "malsains" ? Le droit de se réunir sans surveillance ?
Car derrière la volonté affichée de « protéger », c’est le spectre d’une société de plus en plus normative et autoritaire qui se dessine, où chacun doit se comporter selon des standards imposés d’en haut, sous peine d’être réprimandé, verbalisé, stigmatisé.
Qu’on le veuille ou non, fumer est un choix personnel, et parfois une béquille, un geste social, un plaisir, un exutoire. L’effacer de l’espace public, c’est aussi nier une part de la réalité humaine, complexe, imparfaite, contradictoire.
Éduquer, prévenir, accompagner : voilà des démarches intelligentes et respectueuses. Mais interdire massivement, c’est aller trop loin. Cela revient à effacer toute nuance, toute liberté, toute responsabilité individuelle. Ce n’est plus protéger, c’est domestiquer.
La décision de Catherine Vautrin, annoncée ce 29 mai, marque un pas de plus vers une société lisse, désinfectée, aseptisée, où tout écart est suspect. On peut être favorable à la réduction du tabagisme sans pour autant applaudir une politique de restriction permanente et rigide.
Une société libre accepte le risque, la différence, l’imperfection. Et cela inclut le droit – oui, le droit – de fumer une cigarette au bord de la mer.