L'Antifascisme en mutation : Quand l'ennemi disparaît, on l'invente

mardi 17 février 2026
Crédit photo : freepik.com
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Les Années 80-90 : un combat contre un ennemi tangible

À l'époque, l'extrême gauche française affrontait un adversaire bien identifié : les skinheads néonazis. Ces groupes violents, souvent liés à des idéologies racistes et hitlériennes, multipliaient les agressions physiques contre les immigrés, les militants de gauche et les minorités. Les affrontements de rue entre redskins (antifascistes) et boneheads (skins d'extrême droite) marquaient les grandes villes. L'ennemi était visible, armé de croix gammées et de Doc Martens, et incarnait une menace concrète de résurgence fasciste post-1945.


Le déclin progressif de l'extrême droite traditionnelle

Au tournant des années 2000, ces mouvements skinheads ont largement perdu de leur visibilité en France. Marginalisés par la répression, dilués dans des réseaux en ligne ou absorbés par des partis plus « présentables », ils ont cessé d'être la principale force de rue de l'extrême droite. Les groupuscules violents se sont raréfiés, tandis que le Front National (puis Rassemblement National) optait pour une stratégie de dédiabolisation et de normalisation électorale. L'extrême droite « brute » s'est effacée des boulevards, laissant un vide que l'antifascisme militant a dû combler.


Le glissement sémantique : du skinhead au « facho » omniprésent

Faute d'ennemis physiques aussi évidents, le terme « facho » (ou « fasciste ») s'est considérablement élargi. Autrefois réservé aux nostalgiques du nazisme ou aux groupuscules ouvertement autoritaires, il s'applique désormais à une large partie du spectre de droite : populistes, conservateurs, libéraux autoritaires, et même certains centristes.  


Des figures comme Marine Le Pen sont qualifiées de fascistes par des militants radicaux, tout comme Emmanuel Macron lors de mobilisations contre ses réformes. Des slogans comme « Flics, fascistes, assassins ! » ou des accusations contre l'État, la police ou les partis modérés illustrent ce phénomène. Ce qui relevait d'une analyse historique précise devient une arme rhétorique pour disqualifier tout opposant politique non aligné sur la gauche radicale.


Pourquoi ce basculement ? La nécessité d'un ennemi pour exister

Ce glissement répond à une logique presque stratégique. L'antifascisme, pilier identitaire de l'extrême gauche, a besoin d'un adversaire permanent pour mobiliser. Quand le vrai fascisme historique (ou ses avatars violents) s'estompe, il faut le remplacer par des cibles de substitution.  


On projette alors sur des courants de droite des soupçons de fascisme latent :

nationalisme modéré = proto-fascisme,

critique de l'immigration = xénophobie fascisante, autoritarisme sécuritaire = dérive mussolinienne. Cette inflation du label « fasciste » dilue sa portée : le mot perd son sens précis et devient un outil de stigmatisation généralisée.


Les conséquences : polarisation et banalisation du concept

Ce mécanisme crée une polarisation artificielle : toute position de droite est renvoyée aux « heures les plus sombres » de l'Histoire, fermant le débat au profit de l'anathème. Paradoxalement, cela banalise le vrai fascisme historique en le rendant interchangeable avec des réalités bien différentes.  


Des observateurs soulignent que l'antifascisme sans fascistes réels fonctionne comme un dispositif moral puissant, unifiant la gauche radicale autour d'un ennemi élargi, mais au prix d'une dérive qui risque de transformer l'accusation en prophétie auto-réalisatrice.


Vers un débat plus lucide ?

Plutôt que d'inventer des fascistes partout pour justifier la lutte, il serait plus sain de reconnaître l'évolution des menaces : populisme autoritaire, nationalisme identitaire, dérives sécuritaires… sans tout ramener au spectre de 1930-1945. Cela permettrait un vrai affrontement d'idées, au lieu d'un affrontement d'étiquettes. Car à force de crier au loup fasciste pour tout et n'importe quoi, on finit par ne plus entendre le vrai danger quand il se présente.