Labelliser la presse : premier pas vers une vérité d’État ?

mardi 2 décembre 2025
Crédit photo : Gemini
Crédit photo : Gemini


Il y a deux semaines, Emmanuel Macron évoquait à Arras une idée qui, sous couvert de modernité démocratique, réactive une tentation très ancienne du pouvoir : distinguer les médias “vertueux” des autres. Le projet d’un label officiel censé reconnaître les sources fiables paraît à première vue technique, presque rassurant. Il s’agit pourtant d’un geste éminemment politique : définir ce qui mérite d’être entendu et ce qui doit être relégué.

Un gouvernement, si bien intentionné soit-il, ne peut pas devenir l’arbitre de la légitimité médiatique sans provoquer un bouleversement profond du paysage démocratique.


Sommaire


Derrière le label, la naissance d’une vérité approuvée par le pouvoir

La simple existence d’un label ouvre un précédent dangereux : celui d’une autorité, directement ou indirectement liée au pouvoir, qui statue sur ce qu’est une “bonne” information. Ce glissement, presque imperceptible au départ, est en réalité explosif. L’État ne dicte pas encore ce qui doit être dit, mais il valide déjà ce qui peut être considéré comme digne d’attention. À partir de là, une vérité officielle commence à se dessiner.


Ce n’est pas la censure brutale. C’est pire : c’est l’organisation méthodique d’un espace médiatique où certains discours seront valorisés, d’autres marginalisés. Les médias labellisés bénéficieront d’un statut supérieur, tandis que les voix critiques, alternatives ou indépendantes deviendront progressivement suspectes par nature.


Une dérive insidieuse : faire taire sans interdire

La plupart des atteintes à la liberté d’expression ne prennent pas la forme d’un interdit explicite. Elles se construisent par sédimentation. Un label crée deux catégories de médias : les acceptables et les autres. Il ne ferme pas les sites dissidents ; il les rend invisibles, donc inaudibles.


C’est ainsi que naissent les régimes de vérité contrôlée : toujours au nom de la protection du public, jamais au nom de l'autorité brute. Les enquêtes trop dérangeantes deviendront “non responsables”, les analyses trop critiques seront “non conformes”, et les médias trop libres perdront leur légitimité sans qu’aucune loi de censure ne soit prononcée. La contradiction ne sera pas interdite : elle sera simplement privée de scène.


L’histoire récente nous a déjà montré ce mécanisme

La méfiance croissante du pouvoir envers les voix contradictoires rend cette idée encore plus inquiétante. Les journalistes indépendants le constatent : le moindre questionnement est désormais perçu comme une attaque. Ajouter un dispositif qui distingue les médias “bons élèves” des autres revient à mettre une chape silencieuse sur un débat public déjà fragilisé.


Aujourd’hui, on jure que le label serait volontaire. Demain, on soulignera que son absence pose “problème”. Plus tard, on considérera qu’il est indispensable pour accéder à certaines ressources. Et il suffira enfin qu’un gouvernement moins scrupuleux décide d’en faire un critère d’existence médiatique pour que l’espace public bascule.


La liberté ne disparaît jamais soudainement ; elle s’efface par petites touches, souvent au nom du bien commun. Ce label en serait une nouvelle.


La démocratie n’a pas besoin d’un filtre, mais d’un débat pluraliste

Le rôle d’un État démocratique n’est pas de déterminer qui dit vrai. Il est de permettre à toutes les voix — y compris les plus critiques — d’exister, d’enquêter, de déranger. On ne lutte pas contre la désinformation par la centralisation de la légitimité, mais par le développement de l’esprit critique, la transparence des sources, l’indépendance financière des rédactions et la diversité des approches.


Créer un label, c’est inverser cette logique : c’est substituer la liberté par la certification, la pluralité par la normalisation.


Conclusion : un label aujourd’hui, une vérité officielle demain

Le projet de labellisation des médias n'est pas un simple outil administratif. Il marque un tournant. Il teste jusqu’où l’opinion publique est prête à accepter que le pouvoir s’invite dans la circulation des idées. Et s’il passe, même timidement, il ouvrira la voie à un système où l’information deviendra une zone sous tutelle.


Dans une société vraiment libre, la parole ne se tamise pas. Elle s’affronte, se contredit, se nourrit de ses dissonances.


Dans une société qui commence à se refermer, elle doit d’abord être validée.


Si nous acceptons qu’il faille désormais être labellisé pour être entendu, alors c’est que la démocratie a déjà perdu sa voix.