
Les scènes de liesse observées lors de la mort de Jean-Marie Le Pen ont marqué un tournant. Non pas parce que cet homme faisait consensus, il ne l’a jamais fait, mais parce que sa disparition a été traitée comme une victoire, un moment de fête, un événement à savourer publiquement. Rires, slogans, messages triomphants : la mort est devenue un trophée idéologique.
Ce comportement n’est pas marginal. Il est revendiqué, théorisé, justifié. Dans cette logique, l’adversaire politique cesse d’être un contradicteur pour devenir une incarnation du mal, dont la disparition serait moralement désirable. À partir de là, plus aucune retenue n’est nécessaire. L’indécence devient vertu, la cruauté se pare des habits du combat « juste ».
La mort de Brigitte Bardot a révélé la même mécanique, à peine plus policée. Incapables de s’incliner devant la disparition d’une icône populaire, certains commentateurs ont immédiatement cherché à réduire son existence à ses prises de position politiques, soigneusement sorties de leur contexte, instrumentalisées pour disqualifier l’ensemble d’une vie.
Peu importe l’actrice, peu importe la femme, peu importe l’engagement de plusieurs décennies pour la cause animale. Ce qui compte, c’est de rappeler, même dans la mort, qu’elle était du « mauvais côté ». Et d’en tirer une conclusion à peine voilée : sa disparition serait une bonne nouvelle pour le camp du bien. Certains sont même allés jusqu’à se féliciter d’un « bon millésime » pour l’année politique, comme si la mort devenait un indicateur de progrès.
Ce glissement n’a rien d’anodin. Il révèle une gauche qui a perdu tout rapport à la nuance, à la complexité, et surtout à l’humanité. Une gauche qui se prétend humaniste, mais qui n’éprouve de compassion que pour ceux qui pensent comme elle. Une gauche qui donne des leçons de morale à longueur de discours, tout en se montrant incapable du plus élémentaire respect des morts.
Car il ne s’agit pas ici d’absoudre, ni d’ériger des figures controversées en saints. Il s’agit de reconnaître qu’une société qui se réjouit de la mort de ses ennemis politiques franchit une ligne rouge. Celle qui sépare le désaccord civilisé de la haine déshumanisante.
En célébrant la disparition de ceux qu’elle combat, cette gauche révèle une vision profondément inquiétante du politique : un monde divisé entre le bien et le mal, où l’éradication symbolique et parfois presque physique de l’adversaire devient un objectif en soi. La mort n’est plus un terme naturel, mais l’aboutissement souhaitable d’un combat idéologique.
Ce n’est plus une simple intolérance. C’est un basculement moral. Car une société qui ne respecte plus ses morts est une société qui ne sait plus respecter les vivants. En s’autorisant à festoyer sur des cadavres encore chauds, cette gauche ne signe pas une victoire culturelle ; elle expose au grand jour sa propre faillite éthique.
Il y a quelque chose de profondément glaçant à voir ceux qui se réclament de la dignité, de l’inclusion et de la bienveillance se transformer en procureurs jubilatoires face à la mort. Ce n’est pas la droite qui est jugée ici, ni même les idées défendues par les disparus. C’est une attitude, une dérive, un renoncement à ce qui faisait encore société.
Car au bout du compte, se réjouir de la mort d’autrui n’a jamais rendu le monde plus juste. Cela ne fait que le rendre plus brutal. Et ceux qui applaudissent aujourd’hui pourraient bien découvrir demain qu’ils ont eux-mêmes contribué à installer une culture où plus personne ne mérite le silence, le respect ou la paix.