Dans l’assiette, les inégalités de revenus se voient aussi

samedi 22 août 2026
Crédit photo : Gemini
Crédit photo : Gemini


On aime répéter qu'il suffit de « manger équilibré », de cuisiner davantage et de privilégier les fruits et légumes.

Sur le papier, le conseil paraît simple. Dans la réalité, le contenu de notre assiette dépend aussi très directement de notre portefeuille.


Sommaire


Lorsqu'un ménage dispose d'un revenu confortable, il peut davantage absorber les hausses de prix, diversifier ses achats et arbitrer en faveur de produits frais. À l'inverse, lorsque chaque euro compte, l'objectif premier devient souvent de manger suffisamment sans dépasser le budget.


Ce n'est donc pas seulement une question de volonté ou de connaissances nutritionnelles. Le prix des aliments impose des choix.


Les statistiques montrent une véritable fracture alimentaire

Les données de l'Insee et de FranceAgriMer montrent clairement que les habitudes alimentaires diffèrent selon le niveau de revenu.


En 2019, les ménages modestes consacraient une part nettement plus faible de leur budget alimentaire aux fruits et légumes que les ménages aisés : 13 % contre 19 %, soit un écart de six points. À l'inverse, les ménages modestes consacraient davantage de leur budget aux pains et céréales, aux produits laitiers, aux boissons sans alcool et aux produits sucrés.


Et le phénomène ne concerne pas seulement la composition du panier. Entre 2009 et 2019, les quantités de fruits frais achetées par les ménages modestes ont diminué de 11 %, tandis qu'elles progressaient de 11 % chez les ménages aisés. Pour certains fruits, l'écart est encore plus spectaculaire : les achats de fruits tempérés ont chuté de 21 % chez les ménages modestes.


Autrement dit, lorsque les prix augmentent, tout le monde ne peut pas simplement continuer à acheter les mêmes produits.


Le problème n'est pas seulement de manger moins cher, mais de manger différemment

Avec un budget serré, le consommateur recherche naturellement les aliments qui permettent de remplir l'assiette au moindre coût.


Les féculents, certains produits transformés, les aliments gras ou sucrés peuvent alors prendre davantage de place. Les produits frais plus coûteux ou plus rapidement périssables deviennent plus difficiles à intégrer régulièrement.


Une étude de l'Insee consacrée aux ménages franciliens avait déjà mis en évidence ce mécanisme : à poids budgétaire comparable, les ménages modestes achetaient des produits de moindre qualité nutritionnelle. Ils consommaient notamment davantage de charcuteries et de produits gras ou sucrés et moins de poisson et de certains fruits et légumes.


La pauvreté ne signifie donc pas simplement « manger moins ». Elle peut aussi signifier manger autrement.


Les produits frais deviennent une variable d'ajustement

C'est probablement l'un des paradoxes les plus frappants.


Les recommandations nutritionnelles encouragent la consommation régulière de fruits et légumes. Pourtant, ce sont précisément ces produits qui peuvent devenir difficiles à maintenir dans un budget alimentaire très contraint.


Un kilo de pommes, quelques tomates, une salade, des légumes frais, des fruits de saison : pris séparément, ces achats peuvent sembler raisonnables. Mais lorsque le budget doit couvrir toute la semaine, payer le logement, l'énergie et les autres dépenses essentielles, chaque euro supplémentaire consacré à l'alimentation doit être arbitré.


Et lorsque le prix des aliments augmente, les ménages les plus pauvres disposent de moins de marge pour absorber le choc.


Même avec le même budget alimentaire, on ne mange pas forcément la même chose

L'Insee a également montré que le niveau de revenu influence le type de produits achetés.


Les ménages modestes se tournent davantage vers les circuits discount et achètent, y compris dans les mêmes enseignes, des produits dont le prix moyen est inférieur à celui des ménages plus aisés.


Cela signifie qu'un même rayon de supermarché peut produire deux paniers radicalement différents.


À quelques mètres de distance, certains peuvent choisir du poisson frais, des fruits variés, des légumes de qualité, des produits biologiques ou des aliments peu transformés, tandis que d'autres calculent le prix au kilo et recherchent avant tout le meilleur rapport quantité/prix.


Ce n'est pas nécessairement une différence de goût. C'est souvent une différence de capacité financière.


Les inégalités commencent dès l'enfance

Le phénomène concerne également les enfants.


L'Anses a constaté une moins bonne qualité nutritionnelle de l'alimentation chez les enfants et adolescents issus de milieux défavorisés, avec notamment une consommation plus faible de fruits et légumes et davantage de boissons sucrées.


L'organisme nuance cependant l'explication : le revenu n'est pas le seul facteur déterminant. Le niveau d'études des parents apparaît également comme un facteur important, la qualité nutritionnelle augmentant avec le niveau d'études à revenu équivalent.


Cela montre que les inégalités alimentaires sont complexes et qu'elles ne peuvent pas être réduites à une simple opposition entre riches et pauvres.


Quand « bien manger » devient une question de pouvoir d'achat

Il existe une certaine hypocrisie à expliquer aux ménages modestes qu'ils doivent simplement « mieux manger » sans regarder le prix des aliments.


Bien sûr, il est possible de cuisiner économiquement. Bien sûr, certains aliments peu coûteux peuvent être parfaitement intéressants sur le plan nutritionnel.


Mais lorsque le budget devient extrêmement serré, la liberté de choix alimentaire se réduit mécaniquement.


Celui qui dispose de plusieurs centaines d'euros supplémentaires pour son alimentation peut choisir davantage. Celui qui doit compter chaque euro peut être contraint de privilégier les aliments les plus rassasiants et les moins chers.


La différence ne se situe donc pas seulement dans le contenu du portefeuille. Elle finit par se retrouver directement dans le contenu du réfrigérateur.


Une assiette qui raconte aussi les inégalités sociales

L'alimentation est souvent présentée comme un choix individuel. Pourtant, elle est aussi le résultat d'une situation économique.


Les statistiques françaises montrent une association nette entre niveau de vie et composition du panier alimentaire : les ménages aisés achètent davantage de fruits et certains produits frais, tandis que les ménages modestes réduisent davantage leurs achats lorsque les prix augmentent et consacrent une part plus importante de leur budget à certains produits moins coûteux.


Il serait donc simpliste de dire que les personnes pauvres « mangent mal » parce qu'elles feraient de mauvais choix.


Plus juste serait de dire que plus le budget est contraint, plus l'alimentation devient une succession de compromis.


Et dans une société où le prix de l'alimentation augmente, ces compromis peuvent devenir de plus en plus difficiles.


Conclusion : dans l'assiette aussi, l'argent fait la différence

Nous ne sommes évidemment pas condamnés à mal manger parce que nous avons peu d'argent. Mais les données montrent que le niveau de vie influence fortement la diversité, la quantité et la nature des aliments que nous pouvons acheter.


Derrière une assiette se cachent donc parfois bien plus que des goûts personnels : un salaire, un loyer, une facture d'électricité, le prix des courses et la capacité à absorber les hausses de prix.


Bien manger reste officiellement un conseil de santé publique. Dans la réalité, c'est aussi une question de pouvoir d'achat.


Et lorsque le budget alimentaire devient la variable d'ajustement du ménage, ce sont souvent les aliments les plus diversifiés et les plus frais qui finissent les premiers sacrifiés.